jean genet : le voyou devenu écrivain 🇫🇷✍🏻📖

Two women walking along a cobblestone street lined with old buildings and shops in Paris

Jean Genet : le voyou devenu écrivain

Dans le grand foutoir du XXe siècle français, y a des écrivains qui sont nés avec une bibliothèque dans le salon, une plume en argent dans la main et des profs pour leur dire qu’ils étaient des génies. Puis y a Jean Genet. Lui, il est arrivé par la porte de derrière. Mieux encore : il est arrivé par la fenêtre après avoir forcé la serrure. Avant d’être un écrivain reconnu, un auteur joué dans les théâtres du monde entier et admiré par les intellectuels les plus distingués, Genet était un gosse abandonné, un vagabond, un voleur, un taulard. Un vrai môme des marges, de ceux qu’on regarde de travers quand ils traînent sur le trottoir.

Le miracle, ou le scandale selon les bourgeois, c’est que ce voyou a transformé sa vie de galère en œuvre littéraire. Il a pris la crasse, la prison, le désir, la trahison, la débine et la fierté des exclus pour en faire une littérature d’une beauté féroce. Jean Genet n’a jamais cherché à devenir respectable. Il a préféré faire entrer les voleurs, les assassins, les prostitués et les paumés dans la cathédrale des lettres françaises.

Jean Genet naît à Paris le 19 décembre 1910. Dès le départ, la vie lui distribue des cartes pourries. Sa mère l’abandonne presque aussitôt. Le gosse devient pupille de l’Assistance publique. Pas de famille solide, pas de foyer chaleureux, pas de papa pour lui apprendre à faire du vélo. Rien. On le place dans une famille d’accueil à la campagne, dans le Morvan. Il grandit loin de la capitale qui l’a vu naître.

Au début, le môme semble plutôt sage. Mais très tôt, il découvre ce que signifie être différent. Il comprend qu’il n’est pas comme les autres et que les autres ne le considèrent pas comme l’un des leurs. Le sentiment d’exclusion lui colle à la peau. Cette blessure ne le quittera jamais. Plus tard, elle deviendra même le moteur de son écriture.

À l’adolescence, ça tourne mal. Ou bien ça tourne comme c’était écrit d’avance. Le jeune Genet commence à voler. Pas forcément des fortunes. Des petits larcins, des combines, des coups tordus. La société lui colle vite une étiquette : délinquant. Une fois qu’on vous a collé cette étiquette sur le front, c’est difficile de s’en débarrasser.

À quinze ans, il est envoyé dans la colonie pénitentiaire de Mettray. Cet endroit est censé remettre les jeunes voyous dans le droit chemin. En réalité, c’est souvent un bagne pour adolescents. Discipline brutale, humiliations, surveillance permanente. Genet y découvre la violence institutionnelle mais aussi la solidarité ambiguë des détenus. Il y trouve des souvenirs qui nourriront plus tard plusieurs de ses textes.

Quand il sort, il continue à errer. Il s’engage un temps dans l’armée. Mais la discipline et l’obéissance, très peu pour lui. Il déserte. Ensuite commence une longue période de vagabondage à travers l’Europe. Il traîne ses godasses en Espagne, en Belgique, en Allemagne, en Tchécoslovaquie et ailleurs. Il vit de peu, dort où il peut, vole quand il faut.

Cette existence de trimardeur n’a rien de romantique. Il y a la faim, le froid, les flics, les cellules qui puent l’urine et les lendemains sans un rond. Pourtant, Genet observe tout. Il emmagasine des visages, des gestes, des mots, des désirs. Il construit sans le savoir le matériau de son œuvre future.

Sa vie amoureuse est tout aussi éloignée des conventions. Jean Genet est homosexuel dans une époque où cela expose à la réprobation, aux insultes et parfois à la répression. Mais il refuse de cacher ce qu’il est. Son désir devient même l’un des centres de son univers littéraire.

Les hommes qui l’attirent ne sont généralement pas les notables en veston bien repassé. Ce sont souvent des voyous, des marins, des soldats, des détenus, des garçons perdus. Il est fasciné par les figures de la marginalité masculine. Il voit dans ces hommes une beauté particulière, une noblesse secrète que la société refuse de reconnaître.

Chez Genet, l’amour est rarement tranquille. Ce n’est pas une histoire de promenade au bord de la Seine avec des fleurs à la main. C’est un mélange de passion, de désir, de domination, de jalousie et parfois de trahison. Les êtres qu’il aime deviennent souvent des personnages presque mythologiques dans son imagination.

L’un des plus célèbres est Abdallah Bentaga, un jeune acrobate dont il tombe amoureux dans les années 1950. Genet nourrit pour lui une admiration immense. La relation est complexe, intense, parfois douloureuse. Lorsque Abdallah se suicide, l’écrivain en est profondément bouleversé. Cette blessure laissera une trace durable dans sa vie.

Ce qui distingue Genet de beaucoup d’auteurs de son époque, c’est qu’il ne cherche jamais à présenter son homosexualité comme un détail discret ou une faiblesse à cacher. Au contraire. Il en fait une force littéraire. Il transforme le désir interdit en matière poétique. Il renverse les valeurs morales traditionnelles comme un voyou renverse une table de bistrot après une bagarre.

C’est en prison que l’écrivain naît véritablement. Enfermé pour ses vols à répétition, Genet commence à écrire. Entre quatre murs gris, il découvre un espace de liberté inattendu. Pendant que les gardiens surveillent les portes, son imagination, elle, cavale partout.

Ses premiers textes circulent dans un cercle restreint. Très vite, certains lecteurs comprennent qu’ils ont affaire à quelque chose d’exceptionnel. La langue de Genet est étrange, somptueuse, provocatrice. Elle prend les bas-fonds et les couvre d’or.

Son premier roman important, Notre-Dame-des-Fleurs, est rédigé en prison. C’est une œuvre qui mélange souvenirs, fantasmes, désir et poésie. Les criminels y deviennent des saints. Les prostitués y ressemblent à des princes. Les assassins sont décrits avec une grandeur presque religieuse.

Pour beaucoup de lecteurs, c’est un choc. La littérature française a l’habitude de parler des héros, des grands hommes ou des honnêtes gens. Genet, lui, parle des types que la société voudrait faire disparaître du paysage.

Après viennent d’autres œuvres majeures : Miracle de la rosePompes funèbresQuerelle de Brest ou encore Journal du voleur. Chacun de ces livres poursuit la même entreprise : retourner les valeurs établies.

Dans Journal du voleur, Genet raconte directement son existence de vagabond et de délinquant. Mais il ne cherche pas à se justifier. Il ne demande pas pardon. Il ne joue pas la victime. Il transforme ses fautes en matière littéraire. Là où d’autres verraient une honte, lui voit une occasion de créer de la beauté.

Son style est unique. D’un côté, il utilise parfois le vocabulaire cru des rues, des prisons et des bordels. De l’autre, il déploie une prose d’une élégance extraordinaire. Le résultat ressemble à un diamant trouvé dans une bouche d’égout.

Pendant longtemps, Genet reste menacé par la justice. Ses condamnations s’accumulent. Il risque même la prison à perpétuité en raison de son statut de récidiviste. Mais plusieurs grandes figures intellectuelles prennent sa défense.

Jean-Paul Sartre, notamment, voit en lui un écrivain majeur. D’autres personnalités se mobilisent également. Grâce à cette campagne de soutien, Genet obtient une grâce présidentielle. Le voleur échappe à un destin carcéral définitif.

L’ironie est magnifique. Le type que l’administration considérait comme un irrécupérable devient l’un des auteurs les plus importants de son temps.

À partir des années 1950, Genet se tourne davantage vers le théâtre. Là encore, il ne fait rien comme tout le monde. Ses pièces sont dérangeantes, violentes, symboliques. Elles jouent avec les apparences, les rôles sociaux, le pouvoir et l’identité.

Les Bonnes devient rapidement célèbre. La pièce raconte le jeu trouble de deux domestiques qui rêvent de tuer leur maîtresse. Derrière cette intrigue se cachent des réflexions sur la domination, le désir et la révolte.

Puis viennent Le BalconLes Nègres et Les Paravents. Chaque fois, Genet attaque les certitudes du public. Il montre que les identités sont souvent des masques et que le pouvoir repose largement sur le théâtre des apparences.

Son œuvre théâtrale suscite des scandales. Certains spectateurs sont fascinés. D’autres sont furieux. Mais personne ne reste indifférent.

À mesure que les années passent, Genet s’intéresse aussi à la politique. Non pas la politique des ministères et des bureaux, mais celle des peuples dominés et des exclus. Il soutient diverses luttes révolutionnaires et anticoloniales.

On le voit aux côtés des Palestiniens. Il s’intéresse également au mouvement des Black Panthers aux États-Unis. Fidèle à lui-même, il choisit toujours les marges plutôt que les salons officiels.

Ce choix est cohérent avec toute son existence. Depuis son enfance abandonnée jusqu’à sa célébrité littéraire, Genet n’a jamais cessé de se méfier des institutions et des puissants. Son regard reste celui d’un homme qui a connu la prison, la pauvreté et le rejet.

Dans ses dernières années, il continue à écrire, à voyager et à observer le monde. Sa réputation internationale est immense. Pourtant, il conserve quelque chose du vagabond d’autrefois. On a l’impression qu’une partie de lui demeure sur les routes, un sac sur l’épaule et l’œil aux aguets.

Jean Genet meurt le 15 avril 1986 à Paris. Il a soixante-quinze ans. Derrière lui, il laisse une œuvre considérable et une légende qui ne cesse de grandir.

Pourquoi son parcours continue-t-il de fasciner ? Peut-être parce qu’il représente une contradiction vivante. Il est à la fois criminel et poète, marginal et classique, provocateur et styliste. Il réunit des contraires que beaucoup croyaient incompatibles.

Il a surtout démontré qu’un homme rejeté par presque tout le monde pouvait transformer sa condition en puissance créatrice. Là où d’autres auraient vu uniquement de la misère, il a trouvé une matière littéraire d’une richesse exceptionnelle.

Jean Genet n’a jamais cherché à devenir un modèle de vertu. Il n’a jamais prétendu être un citoyen exemplaire. Il n’a pas poli son passé pour plaire aux professeurs ou aux académiciens. Il a fait exactement l’inverse : il a plongé les mains dans la boue de son existence et en a tiré des phrases splendides.

Le gosse abandonné, le voleur de gares, le déserteur, le détenu, l’amant passionné, le poète des bas-fonds et le dramaturge mondialement reconnu ne sont pas plusieurs personnages différents. Ils forment un seul et même homme.

Voilà sans doute le plus grand tour de force de Jean Genet. Il a refusé de choisir entre l’ombre et la lumière. Il a pris les deux ensemble. Et c’est précisément dans cette alliance du sublime et du sordide que se trouve la puissance de son œuvre.

Dans les ruelles, les cellules, les ports, les bordels et les rêves, Genet a trouvé sa matière première. Avec elle, il a bâti une cathédrale littéraire que personne n’aurait imaginée voir sortir d’un tel terrain vague. Le voyou est devenu écrivain. Mais au fond, il n’a jamais cessé d’être voyou. Il a simplement appris à cambrioler la langue française.

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