— Adam Donaldson Powell

Le sommeil qui ne se réveille pas
Je dors, et pourtant je suis là.
Je dors, et pourtant quelque chose en moi veille.
Je dors dans cet espace sans porte où le rêve se répète comme une question qui aurait oublié sa réponse.
Je dors dans le sommeil paradoxal, dans cette chambre invisible où les images naissent avant même que je puisse les reconnaître, où le monde se fabrique sous mes paupières fermées, où chaque seconde menace de devenir la dernière seconde avant le réveil.
Le réveil approche.
Le réveil approche toujours.
Le réveil approche comme une lumière au bord de la conscience, comme une main qui chercherait mon épaule dans le noir, comme une voix qui prononcerait mon nom sans jamais parvenir jusqu’à moi.
Mais je ne me réveille pas.
Je ne me réveille pas parce que le rêve continue.
Je ne me réveille pas parce que le rêve me retient.
Je ne me réveille pas parce que, dans ce lieu sans matin, je suis à la fois celui qui dort et celui qui se regarde dormir.
Je suis une chose qui rêve d’être une chose.
Je suis une conscience qui rêve d’être une conscience.
Je suis l’écart entre ce qui est et ce qui se demande ce qui est.
Je suis là, posé dans le silence du songe, comme une pierre qui ne saurait pas qu’elle est une pierre.
Je suis l’être-en-soi.
Je suis ce qui est simplement là.
Je suis cette présence massive, muette, fermée sur elle-même.
Je suis le corps abandonné dans le lit, la matière immobile, le visage qui n’a pas encore choisi son expression, le souffle qui monte et descend sans demander pourquoi.
Je suis le rêve avant l’interprétation.
Je suis le monde avant le regard.
Je suis l’objet parmi les objets, l’existence sans distance, l’existence sans question.
Je suis ce qui est.
Mais quelque chose apparaît.
Quelque chose se fissure.
Quelque chose en moi dit : « je ».
Et ce « je » tombe dans le rêve comme une pierre dans une eau profonde.
Je ne suis plus seulement ce qui est.
Je ne suis plus seulement cette présence enfermée dans sa propre évidence.
Je deviens celui qui se cherche, celui qui se manque, celui qui regarde son propre visage dans un miroir qui n’existe pas.
Je deviens la question.
Je deviens l’être-pour-soi.
Je suis celui qui n’est jamais complètement ce qu’il est.
Je suis celui qui se dépasse au moment même où il se saisit.
Je suis celui qui fuit son propre contour, celui qui se crée dans l’espace entre deux pensées, celui qui porte en lui un vide impossible à remplir.
Je suis ce que je ne suis pas.
Je ne suis pas ce que je suis.
Je répète cette phrase dans mon rêve.
Je répète cette phrase parce qu’elle me poursuit.
Je répète cette phrase parce qu’elle est la porte sans poignée derrière laquelle je cherche mon identité.
Qui suis-je lorsque personne ne me regarde ?
Qui suis-je lorsque mon nom disparaît ?
Qui suis-je lorsque mon visage devient un visage parmi les visages ?
Je cherche un noyau.
Je cherche une chose cachée au centre de moi-même.
Je cherche une vérité qui aurait toujours été là, une essence qui attendrait d’être découverte.
Mais je ne trouve rien.
Je trouve le vide.
Je trouve le néant.
Le néant n’est pas un trou dans le monde.
Le néant est ce qui ouvre le monde.
Le néant est la distance entre moi et moi-même.
Le néant est cette faille par laquelle je respire, cette absence qui me rend possible.
Je suis libre parce que je ne suis rien de fixé.
Je suis libre parce que je peux me perdre.
Je suis libre parce que je peux changer.
Je suis libre parce qu’aucune définition ne peut me retenir entièrement.
Mais cette liberté me terrifie.
Le réveil approche.
Le réveil approche comme une condamnation.
Le réveil approche comme la fin de toutes mes possibilités rêvées.
Le réveil approche comme la preuve que même le rêve doit répondre à quelque chose.
Alors je m’invente.
Je m’invente un passé.
Je m’invente un visage.
Je m’invente une histoire qui me précède.
Je dis : « Je suis celui-ci. »
Je dis : « Je suis cette personne. »
Je dis : « Je suis cette somme de souvenirs, cette somme de blessures, cette somme de gestes répétés. »
Je construis une statue et je m’y enferme.
Je m’accroche à mon moi comme à une maison dans un incendie.
Je dis : « Je suis ainsi. »
Je dis : « Je n’y peux rien. »
Je dis : « C’est ma nature. »
Et le rêve sourit.
Car je sais.
Je sais que je mens.
Je sais que je mens en disant que je suis seulement ce que j’ai été.
Je sais que je mens en transformant mes choix en destin.
Je sais que je mens lorsque je cache ma liberté derrière une image immobile de moi-même.
La mauvaise foi arrive doucement.
Elle porte mon visage.
Elle entre dans mon rêve avec mes propres yeux.
Elle me murmure : « Repose-toi. Tu n’as rien choisi. Tu n’as rien à choisir. Tu es déjà fait. »
Et pendant un instant, je la crois.
Pendant un instant, je redeviens une chose.
Pendant un instant, je cesse d’être celui qui se crée.
Mais le néant revient.
Le néant revient toujours.
Il frappe à l’intérieur de moi.
Il ouvre une porte que je voulais fermer.
Il me rappelle que je suis condamné à être libre dans ce rêve comme dans la veille.
Je pourrais être autre chose.
Je pourrais être celui qui part.
Je pourrais être celui qui reste.
Je pourrais être celui qui recommence.
Je pourrais être.
Je pourrais ne pas être.
Et cette possibilité infinie m’emporte.
Alors une autre présence apparaît.
Un regard.
Un regard dans le rêve.
Quelqu’un me regarde.
Je ne sais pas qui.
Peut-être un inconnu.
Peut-être un souvenir.
Peut-être une partie de moi qui s’est séparée pour m’observer.
Je deviens soudain visible.
Je deviens un objet dans un autre regard.
Je suis celui qui est vu.
Je suis celui qui attend une définition venant d’ailleurs.
Je suis l’être-pour-autrui.
Je cherche dans les yeux de l’autre la preuve que j’existe.
Je cherche dans son silence une explication à mon existence.
Je cherche dans son jugement une forme stable de moi-même.
Dis-moi qui je suis.
Dis-moi qui je suis.
Dis-moi qui je suis.
Mais l’autre ne répond pas.
L’autre me transforme simplement en image.
Je deviens ce que je crois être dans son regard.
Je deviens mon reflet.
Je deviens mon masque.
Je deviens cette silhouette que je poursuis depuis toujours.
Alors je comprends.
Je ne suis jamais seulement moi.
Je suis aussi celui que les autres imaginent.
Je suis aussi celui que les autres attendent.
Je suis aussi celui que les autres refusent.
Je suis une question lancée entre les consciences.
Je suis une rencontre impossible.
Je suis une liberté qui cherche une reconnaissance.
Le réveil approche.
Le réveil approche.
Le réveil approche.
Toujours plus près.
Mais il n’arrive jamais.
Il reste suspendu au bord de mon sommeil comme une promesse sans accomplissement.
Je continue de rêver que je vais me réveiller.
Je continue de rêver que la fin viendra.
Je continue de rêver que je sortirai enfin de ce lieu où je suis prisonnier de ma propre conscience.
Mais peut-être que je ne suis pas prisonnier.
Peut-être que ce rêve est ma liberté.
Peut-être que cet espace entre l’être et le néant est le seul endroit où je peux exister.
Je dors.
Je veille.
Je suis.
Je ne suis pas.
Je deviens.
Je fuis.
Je me cherche.
Je me perds.
Je suis l’être qui porte en lui son propre manque.
Je suis l’être qui n’attend pas de trouver une essence, mais qui avance dans l’absence d’essence.
Je suis celui qui rêve de se réveiller.
Je suis celui qui rêve de ne jamais se réveiller.
Je suis le sommeil qui se sait sommeil.
Je suis le réveil qui n’arrive pas.
Je suis la question qui continue.
Je suis la question qui continue.
Je suis la question qui continue.

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