le gibet 1 et le gibet 2 🇫🇷✍🏻

— Adam Donaldson Powell

Le Gibet I 

L’odeur d’un parfum claqué
mélangé à du pinard de cave
ça tournait autour d’sa gueule creusée
comme une vieille nuit qui lâche pas.

Ses yeux morts brillaient encore un peu,
genre braise sous la cendre,
et son rire pété
faisait vriller l’air.

Elle tanguait, elle bavait des mots,
elle parlait à personne
ou peut-être à moi, j’sais pas.

Moi j’ai suivi, comme un con fasciné,
j’ai glissé dans son délire
sans faire de bruit.

Et là — bim —
des images belles et dégueulasses :
elle pendue, tranquille…
et moi qui kiffe trop longtemps
avant d’la décrocher.

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Le gibet II 

Elle allait, légère, au hasard des fougères,
Le panier contre elle et les doigts violets
Du suc des mûres mûres aux lisières
Où le soleil cousait des éclats dans les haies.

Les oiseaux dispersaient leurs notes transparentes,
Les feuilles murmuraient des secrets sans témoin,
Et le vent, ignorant les douleurs qui nous hantent,
Ne savait que pousser les nuages plus loin.

Elle riait parfois d’une branche qui ploie,
D’un renard entrevu, d’un ruisseau sans détour.
Le monde avait le goût des fruits et de la joie,
Et le ciel ressemblait à la promesse du jour.

Puis le sentier tourna.

Une branche immense
Élevait dans le vide un terrible fardeau.
Une corde grinçait dans l’immobile silence,
Et l’homme suspendu tournait le front si haut

Que son visage absent semblait regarder l’ombre,
Ses mains étaient déjà plus étrangères que bois,
Et le temps, tout à coup devenu lourd et sombre,
Brisa l’après-midi sous son immense poids.

Le panier lui tomba des mains.
Les baies roulèrent,
Petites gouttes noires éclatant sur la mousse.
Son souffle se rompit ; ses jambes vacillèrent ;
Le monde entier devint une étroite secousse.

Elle voulut courir, mais la forêt profonde
Multipliait partout le craquement des pas.
Chaque arbre ressemblait au pilier d’un autre monde,
Chaque souffle disait : « Ne t’échappe donc pas. »

Son cœur cognait si fort qu’il semblait la poursuivre.
Ses yeux cherchaient le ciel et ne voyaient que lui.
La peur faisait du sang une impossible rive,
Et chaque seconde élargissait la nuit.

Alors, au bord du cri, quelque chose se brise.
L’esprit, pour ne pas choir dans son propre incendie,
Recouvre l’épouvante d’une étrange maîtrise,
Comme un lac figé net sous la glace durcie.

Le vent redevient vent.
Les feuilles sont des feuilles.
La corde n’est plus qu’une ligne dans le jour.
Le regard se retire au plus secret de l’œil,
Épuisé de lutter contre son propre détour.

Car il existe, au fond des chambres les plus closes,
Une haine de soi qui dévore en silence,
Changeant jusqu’aux couleurs des plus fragiles roses
En preuves mensongères d’une obscure sentence.

Pour survivre pourtant, l’âme invente une trêve,
Non point une douceur, mais un calme tranchant,
Une paix sans chaleur, pareille à quelque grève
Où les vagues ont fui, laissant le sel mordant.

Elle reprend enfin son panier renversé.
Les baies sont dans la terre ; elle n’en cueille aucune.
Le bois garde son souffle et son secret blessé,
Le soir monte déjà derrière la fortune.

Et longtemps, bien après avoir quitté les branches,
Quand reviendra le goût des mûres sur ses doigts,
Elle saura qu’au cœur des plus profondes avalanches
Peut naître un froid repos qui ne console pas,

Mais qui tient, malgré tout, la main de la détresse
Lorsque l’esprit, lassé d’affronter sa douleur,
Oppose au noir torrent, dans une âpre sagesse,
Le silence obstiné qui retient le malheur.

“Black Rose”, oil on canvas, 40 x 40 cm.

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