Les multiples titres du roman de Proust : De À la recherche du temps perdu à ses traductions anglaises
Le chef-d’œuvre de Marcel Proust pose un problème singulier avant même d’en avoir ouvert la première page : quel nom donner à cette œuvre ? En français, la réponse semble évidente — À la recherche du temps perdu. Pourtant, l’histoire des titres du roman, tant en français qu’en traduction, en dit long sur la conception proustienne du temps, de la mémoire, de l’art et de la forme littéraire. Le monde anglophone a d’abord découvert l’œuvre sous le titre évocateur Remembrance of Things Past, avant que les traducteurs ultérieurs ne lui préfèrent la version plus littérale In Search of Lost Time. Les différents volumes ont connu une série de métamorphoses tout aussi passionnantes. Des changements tels que Within a Budding Grove devenant In the Shadow of Young Girls in Flower, ou Cities of the Plain redevenant Sodom and Gomorrah, ne sont pas de simples retouches cosmétiques : ils modifient les associations d’idées et les attentes avec lesquelles les lecteurs abordent l’univers de Proust.
Le titre français original, À la recherche du temps perdu, peut se traduire assez littéralement par « In Search of Lost Time » ou « In Search of Time Lost ». Le mot fondamental ici est recherche : il évoque une quête, une enquête ou un acte continu d’exploration. Le narrateur de Proust ne se contente pas de se souvenir du passé. Il découvre progressivement comment le passé survit dans le présent et comment l’art peut ressusciter des expériences que l’on croyait irrémédiablement perdues. Le titre décrit donc à la fois le sujet et la structure même du roman : le narrateur est en quête du temps perdu, mais le lecteur participe lui aussi à cette recherche.
L’expression « temps perdu » est elle-même ambiguë. Elle peut désigner le temps qui s’est écoulé, mais elle suggère aussi le temps gâché : ces années dissipées dans l’ambition mondaine, la jalousie, l’obsession amoureuse ou d’autres quêtes qui semblent a priori dénuées de valeur durable. Cependant, à la fin du roman, la frontière entre temps gâché et temps retrouvé devient perméable. Des expériences en apparence inutiles deviennent la matière première de la compréhension artistique. Le dernier volume, Le Temps retrouvé (littéralement « Time Regained » ou « Time Recovered »), parachève le mouvement annoncé par le titre initial. Le roman commence par une recherche et s’achève sur une reconquête.
L’œuvre publiée par Proust n’a pas toujours été conçue sous la forme exacte que nous lui connaissons aujourd’hui. Les manuscrits et brouillons conservés à la Bibliothèque nationale de France témoignent d’un processus complexe de composition, de révision et de réagencement. La structure finale en sept volumes s’est élaborée sur de nombreuses années, et les titres individuels ont évolué au fur et à mesure que Proust remaniait son texte. Les titres français des volumes sont eux-mêmes rigoureusement reliés entre eux. Du côté de chez Swann et Le Côté de Guermantes, par exemple, établissent deux « côtés » ou directions associés à des familles et des univers sociaux différents. Les archives numériques de la BnF (Gallica) documentent les manuscrits successifs, les épreuves, les corrections et les éditions de ces volumes.
Le premier tome, Du côté de chez Swann, est généralement connu en anglais sous le titre Swann’s Way. La formule française n’est pourtant pas tout à fait équivalente. Du côté de chez Swann signifie plutôt « du côté où habite Swann » ou « en direction de chez Swann ». Le titre fait référence très concrètement aux promenades de la famille du narrateur à Combray, un itinéraire menant vers la propriété de Swann et un autre vers le domaine des Guermantes. Mais le mot « côté » porte aussi des implications sociales et psychologiques : ces deux promenades deviennent des mondes alternatifs, associés chacun à des désirs et des fantasmes distincts. Swann’s Way est une formule élégante et mémorable, mais elle efface une partie de cette ambiguïté.
Le deuxième tome, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, a suscité des écarts encore plus frappants entre les traductions. Scott Moncrieff l’avait intitulé Within a Budding Grove. La traduction ultérieure publiée chez Penguin sous la direction de Christopher Prendergast utilise In the Shadow of Young Girls in Flower. Cette dernière formule colle plus étroitement au texte : à l’ombre se traduit littéralement par « in the shadow », tandis que jeunes filles en fleurs évoque des adolescentes en pleine floraison. La nuance est d’importance car le titre de Proust est volontairement étrange et poétique. Il évoque la jeunesse comme une floraison éphémère, tandis que « l’ombre » introduit ce sentiment de transitoire et de désir qui traverse tout le volume. Within a Budding Grove offre une très belle tournure anglaise, mais transforme le titre en une image pastorale plus conventionnelle.
Le troisième volume, Le Côté de Guermantes, pose un problème analogue à celui de Du côté de chez Swann. Le titre The Guermantes Way de Scott Moncrieff est concis et s’est imposé durablement dans les études proustiennes en langue anglaise. Néanmoins, tout comme pour Swann’s Way, le mot « way » ne rend pas toute la richesse du mot côté. Le titre ne renvoie pas simplement à un chemin, mais à un côté, une direction, une sphère sociale et une destination imaginaire. La géographie de Proust devient progressivement une géographie du désir : la fascination enfantine du narrateur pour la famille aristocratique des Guermantes transforme la distance physique en distance sociale et érotique.
Le quatrième volume offre un cas encore plus spectaculaire d’histoire éditoriale et de traduction. Sodome et Gomorrhe a été traduit par Scott Moncrieff sous le titre Cities of the Plain. Il s’agit d’une traduction allusive : plutôt que de nommer directement Sodome et Gomorrhe, elle évoque les cités bibliques par une périphrase qui leur est traditionnellement associée. Les éditions ultérieures ont rétabli la formule directe Sodom and Gomorrah. Ce changement est significatif car les noms bibliques portent une résonance culturelle et théologique immédiate, alors que Cities of the Plain reste relativement indirect. Le titre rétabli met également plus clairement en évidence le traitement explicite que fait le volume de l’homosexualité, de la sexualité, du secret et du jugement social.
Les trois derniers volumes sont particulièrement complexes car Proust est mort en 1922 avant leur publication complète. La Prisonnière est devenue The Captive ; Albertine disparue est devenue The Fugitive ; et Le Temps retrouvé est devenu Time Regained. Le sixième volume a connu un parcours particulièrement entremêlé. Albertine disparue a également été publié sous le titre alternatif La Fugitive. The Sweet Cheat Gone de Scott Moncrieff est sans doute l’exemple le plus célèbre des libertés prises par la première traduction anglaise. Cette expression, tirée du Cymbelir de Shakespeare, donne au volume une coloration littéraire éminemment britannique, absente du titre original de Proust. Les traductions plus récentes s’orientent généralement vers The Fugitive ou Albertine Gone. La BnF enregistre aussi bien Albertine disparueque La Fugitive comme titres associés à ce volume français.
L’histoire du titre anglais global commence avec C. K. Scott Moncrieff. Sa traduction est parue entre 1922 et 1931, et il a choisi Remembrance of Things Past pour l’ensemble de l’œuvre. Il ne s’agissait pas d’une traduction littérale de À la recherche du temps perdu, mais d’une allusion au Sonnet 30 de Shakespeare et à sa célèbre ligne : « When to the sessions of sweet silent thought / I summon up remembrance of things past ». Cette référence shakespearienne s’accorde parfaitement avec l’intérêt de Proust pour la mémoire, mais elle déplace l’accent du titre français. Remembrance of Things Past donne au roman une consonance essentiellement rétrospective, là où In Search of Lost Time met l’accent sur le mouvement, la quête et la reconquête.
Pendant plusieurs décennies, Remembrance of Things Past est pourtant resté le titre anglais de référence. Proust a pénétré le monde anglophone grâce à la prose extrêmement influente de Moncrieff, et ce titre est devenu indissociable de l’identité anglaise du roman. L’évolution ultérieure du titre ne relève donc pas d’une simple correction, mais d’un véritable changement d’interprétation. Au fil du XXe siècle, traducteurs et éditeurs ont progressivement considéré In Search of Lost Time comme une restitution plus fidèle du français. L’édition Modern Library révisée par D. J. Enright en 1992 a adopté ce titre, qui est ensuite devenu la forme dominante en anglais.
Le passage de Remembrance of Things Past à In Search of Lost Time traduit également l’évolution des conceptions de la traduction elle-même. Moncrieff ne cherchait pas le mot à mot. Sa démarche s’inscrivait dans une époque où les traducteurs s’efforçaient de recréer l’effet littéraire d’un auteur étranger à travers le prisme de la tradition littéraire anglaise. Son titre shakespearien est ainsi un acte de naturalisation littéraire : Proust est introduit en anglais par l’intermédiaire de Shakespeare.
Les traducteurs plus récents ont eu tendance à accorder une importance accrue à la préservation des liens conceptuels et structurels qui unissent les titres de Proust. Le contraste entre Swann’s Way et The Guermantes Way, par exemple, prend tout son sens lorsque l’on perçoit le parallélisme du français Du côté de chez Swann et Le Côté de Guermantes. De même, restituer Sodom and Gomorrah rend le cadre biblique manifeste, tandis que In the Shadow of Young Girls in Flowerpréserve la poésie singulière de l’original français.
Les années 1980 et 1990 ont constitué une étape intermédiaire majeure. Terence Kilmartin a révisé la traduction de Moncrieff, en modernisant le vocabulaire et en corrigeant de nombreuses erreurs, tout en conservant une grande partie de la qualité littéraire de Moncrieff. D. J. Enright a par la suite révisé la version de Kilmartin. L’édition qui en a résulté, publiée en 1992, s’appuyait sur le nouveau texte français de la Pléiade, dont l’édition en quatre volumes est parue sous la direction de Jean-Yves Tadié entre 1987 et 1989. Il ne s’agissait donc pas d’une simple modernisation stylistique, mais d’une tentative de faire concorder le texte anglais avec les progrès de la recherche scientifique française.
L’autre évolution moderne majeure fut le projet de traduction entrepris par les éditions Penguin. Lydia Davis a traduit Du côté de chez Swann (Swann’s Way), publié en 2004, en conservant le titre Swann’s Way tout en présentant explicitement l’œuvre complète sous le titre In Search of Lost Time, volume 1 Le Chemin par Swann. D’autres traducteurs se sont ensuite réparti les volumes suivants, créant ainsi une version anglaise collective plutôt qu’une traduction confiée à une seule main. L’édition Penguin présente le Swann’s Way de Davis comme le premier volet d’une nouvelle approche du chef-d’œuvre de Proust, conçue pour faire découvrir l’œuvre à de nouveaux lecteurs.
Une autre initiative contemporaine importante est la révision continue de la traduction de Scott Moncrieff menée par William C. Carter pour Yale University Press. Plutôt que d’abandonner totalement Moncrieff, l’édition de Carter s’efforce de préserver la voix unique de ce traducteur historique tout en corrigeant et en actualisant le texte. Cette démarche prend en compte un fait essentiel de la traduction littéraire : une traduction ancienne peut devenir elle-même un monument d’histoire littéraire. Le Proust de Moncrieff n’est pas un simple substitut imperfectible du Proust français : il est aussi le Proust qui a façonné la réception du roman dans le monde anglo-saxon.
En conséquence, le titre Remembrance of Things Past conserve une force culturelle indéniable, même si In Search of Lost Time lui est aujourd’hui généralement préféré comme équivalent anglais de À la recherche du temps perdu. Le titre le plus ancien privilégie le souvenir ; le plus récent privilégie la quête. Aucun des deux n’est totalement faux. La tension entre les deux traduit même une vérité fondamentale du roman. Le narrateur ne découvre le passé qu’en le cherchant, mais ce qu’il finit par reconquérir n’est pas un simple registre de ce qui s’est produit. La mémoire transforme le passé, et l’art lui donne une existence nouvelle.
L’évolution des titres des volumes individuels révèle cette même tension entre fidélité et invention littéraire. Swann’s Wayest moins littéral que By Swann’s, mais il est devenu une expression consacrée de la littérature anglaise. Within a Budding Grove est d’une poésie plus libre que In the Shadow of Young Girls in Flower. Cities of the Plain est plus indirect que Sodom and Gomorrah. The Sweet Cheat Gone est d’une consonance shakespearienne frappante, tandis qu’Albertine Goneou The Fugitive restent plus proches du français. Ces écarts montrent que traduire n’est jamais une simple affaire de substitution de mots. Un titre pose l’atmosphère, les références culturelles et le cadre interprétatif de tout un volume.
En fin de compte, l’histoire des titres de Proust offre une miniature de la propre théorie du temps développée dans le roman. Les titres sont tour à tour perdus, retrouvés, révisés et réinterprétés. Un titre qui paraissait naturel à une époque peut sembler trompeur plus tard ; une formulation ancienne peut ressurgir dans une nouvelle édition parée d’une signification différente. Le texte français lui-même a sa propre histoire de révisions et de reconfigurations éditoriales posthumes. Ainsi, le roman que les lecteurs anglophones appellent In Search of Lost Time n’a jamais existé en anglais sous un nom totalement immuable.
Cette instabilité est parfaitement appropriée. Le sujet de Proust est l’impossibilité de conserver une expérience intacte. Le temps altère tout : les êtres, les lieux, les souvenirs, les significations, et jusqu’aux mots par lesquels nous les nommons. La traduction rend ce processus visible. Remembrance of Things Past et In Search of Lost Time ne sont pas deux simples étiquettes pour un même livre. Ce sont deux interprétations de ce que réalise l’œuvre. Le premier met au premier plan la mémoire ; le second met en lumière la quête qui rend la mémoire possible. Entre les deux réside le paradoxe central de l’art de Proust : ce qui est perdu dans le temps peut être retrouvé, mais seulement à condition d’être métamorphosé en quelque chose de nouveau.
— Adam Donaldson Powell & IA

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