Lettres d’outre-tombe : deux lettres fictives adressées à Marcel, en réponse à ses lettres à Albertine et à Saint-Loup

Lettres d’outre-tombe : deux lettres fictives adressées à Marcel, en réponse à ses lettres à Albertine et à Saint-Loup

Réponse d’Albertine

Mon cher Marcel,

Si les morts conservent une voix, la mienne doit vous parvenir traversée par la même brume que celle qui enveloppait mes courses le long de la digue de Balbec. Vous continuez, depuis votre chambre close, à tisser sur moi cette toile immense d’hypothèses et de soupçons dans laquelle vous m’avez vivante emprisonnée.

Vous me reprochez mes secrets, mais avez-vous jamais cherché à me connaître pour ce que j’étais, ou seulement à vérifier les fantômes que votre imagination enfantait ? Vous parlez du « théâtre de comédie » dont vous n’avez découvert les coulisses qu’après ma mort. La vérité, Marcel, est que ces coulisses n’existaient que parce que votre regard ne tolérait pas la lumière. Pour pouvoir respirer à vos côtés, pour échapper à cette jalousie qui voulait posséder jusqu’à la moindre de mes pensées, il me fallait bien réserver quelques espaces d’ombre. Mes silences n’étaient pas toujours des trahisons ; ils étaient parfois ma seule manière d’exister.

Vous associez mon souvenir à la vie cachée de ce pauvre Robert. Mais vous reprenez là votre éternelle manie : lier les êtres entre eux par le fil de vos propres hantises, transformer nos vies en un grand roman dont vous seriez le seul lecteur lucide. Vous regrettez que nous nous soyons aimés dans « la nuit des secrets ». Mais c’est vous qui avez éteint la lampe, Marcel, chaque fois que vous avez préféré vos certitudes jalouses à ma parole.

Ne cherchez plus à résoudre l’énigme d’Albertine. Le sourire indéchiffrable que vous me prêtez n’était peut-être que la douce mélancolie d’une jeune fille qui savait qu’elle ne pourrait jamais vous suffire. Laissez-moi désormais courir librement sur la plage de ma mémoire, sans que vos soupçons n’en altèrent le sable.

Albertine

Réponse de Robert de Saint-Loup

Mon cher Marcel,

C’est avec une étrange émotion que la voix de ton amitié me parvient jusque dans le silence où le fracas des armes m’a enfin déposé. Tu m’écris en évoquant le héros de la race des Guermantes, mais tu sais bien, au fond de toi, que cette mort sur le champ de bataille n’était peut-être que l’ultime décorum d’une vie troublée et déchirée.

Tu me reproches de t’avoir caché ma passion pour Morel, d’avoir manqué de confiance envers notre amitié. Mais comment aurais-tu pu comprendre, toi qui analyses la vie avec la froideur d’un anatomiste, ce qu’il y avait de dévorant et d’incontrôlable dans cet attachement ? Ce n’était pas un manque de foi en toi, mon cher Marcel. C’était une pudeur, une détresse, et peut-être aussi la volonté préserver à tes yeux ce reflet d’élégance et de noblesse que tu aimais tant retrouver en moi.

Tu dis que nous avons joué la comédie des apparences. N’était-ce pas là le seul moyen de survivre dans le monde qui était le nôtre ? Si je t’avais confié le secret de mes désirs et de mes humiliations auprès de ce musicien, tu l’aurais transformé en une loi générale, en un chapitre de ta grande étude sur l’âme humaine. Je voulais garder pour moi seul la douleur et la vérité de ce que je vivais, sans que ton regard ne vienne la disséquer.

Ne conserve pas d’amertume pour ce que je t’ai tû. L’amitié que je te portais aux jours de Balbec et de Doncières était absolue, pure de toute comédie. Morel a eu ma faiblesse et mon supplice, mais tu as eu mon estime la plus haute et le meilleur de mon affection. Pardonnes-moi ce silence, et ne retiens de moi que l’ami qui courait sur les banquettes du restaurant pour t’apporter ton manteau.

Ton dévoué,

Robert

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Man in 19th-century attire reading a handwritten letter at a desk with books and an oil lamp

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