— Adam Donaldson Powell
À Marcel Proust, en réponse.

Les sillons
sillons
de concentration,
je laboure
une terre meuble,
espérant déterrer
ce qui n’a jamais été enfoui.
Un porte-voix
échoue
à dissiper
le brouillard
de l’oubli.
Pourtant,
la mémoire insiste.
Elle recrache
des éclats de rêves,
de faux déjà-vu.
Cela est-il arrivé ?
Je ne sais plus.
Mais cette pensée,
la voici,
déjà installée,
déjà en train
de devenir
un souvenir.
Elle rejoint
les innombrables autres :
des mots,
des visages,
des événements
qui n’ont jamais eu lieu,
qui n’ont jamais existé,
qui n’ont jamais été prononcés.
Ils attendent pourtant,
patiemment,
de compléter une phrase,
de raccommoder un rêve,
de combler
le silence
entre deux certitudes.
Je suis heureux
de me sentir vivant,
prêt
à tout.
Mon reflet
dans tes yeux
efface les sillons
que le miroir
s’obstine à compter.
Je fais davantage confiance
à ta version de moi.
Le miroir
tient une comptabilité parfaite :
chaque ride,
chaque fatigue,
chaque renoncement.
Tes yeux,
eux,
sont des boules de cristal.
Ils ne se souviennent pas
de celui que j’étais,
mais de celui
que je pourrais
encore devenir.
Le miroir
invite à descendre :
une grotte
sans fond,
un gouffre silencieux
où les faits
tombent
à jamais.
Là,
les mots
perdent leur poids.
Les souvenirs
leurs témoins.
Et même l’oubli
s’oublie.
Ton regard,
lui,
fait tout autre chose.
Il corrige.
Il pardonne.
Il invente.
Il répète
l’avenir.
Peut-être
la mémoire
n’a-t-elle jamais été faite
pour conserver
le passé.
Peut-être
a-t-elle toujours été
une manière
de préparer
demain —
en nous donnant
l’histoire
qu’il nous faudra raconter
pour y parvenir.
Tu avais raison,
Marcel.
La mémoire
nous sauve.
Mais elle ne garde
pas le passé.
Elle garde
notre avenir
ouvert.

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