L’emprise du rêve 🇫🇷

L’emprise du rêve

Depuis plusieurs jours, Marcel avait commencé à la retrouver partout.

Ce n’était d’abord qu’une illusion si légère qu’il pouvait encore la prendre tour un jeu de la lumière. Dans les allées d’un parc, une jeune femme passait devant lui, le visage détourné, et quelque chose dans l’inclinaison de son chapeau, dans le mouvement distrait de sa main sur les feuilles d’un buisson, faisait surgir Albertine avec une violence qui lui coupait le souffle. Il se retournait : ce n’était déjà plus elle. Ou plutôt, ce n’était personne. Une inconnue continuait son chemin, et pourtant Marcel demeurait quelques secondes immobile, persuadé qu’elle venait de lui échapper.

Dans les cafés, il la voyait assise près des vitres, derrière la fumée des tasses et le tremblement des silhouettes reflétées dans les miroirs. Il lui semblait reconnaître son profil dans celui d’une lectrice penchée sur un journal, puis dans celui d’une femme qui riait à voix basse avec un homme dont Marcel ne distinguait jamais le visage. Il se levait parfois brusquement, traversait la salle, et lorsqu’il arrivait à la table qu’il avait aperçue, il ne trouvait qu’un verre abandonné, une chaise vide, quelques miettes sur une assiette.

Les librairies étaient plus cruelles encore. Là, entre les rayonnages, les dos des livres semblaient former les murs d’un labyrinthe où Albertine se cachait avec une facilité surnaturelle. Marcel apercevait une robe, une nuque, une mèche brune. Il avançait, le cœur battant, et la silhouette disparaissait derrière une étagère. Il courait presque ; au bout de l’allée, il n’y avait personne.

Même les taxis semblaient conspirer contre lui. À travers la vitre embuée d’une voiture qui filait dans la rue, il croyait distinguer Albertine assise à l’arrière. Il levait la main, appelait le chauffeur, suivait des yeux les feux rouges qui s’éloignaient. Une seconde voiture passait, puis une troisième, et dans chacune il retrouvait ce même visage impossible, tantôt tourné vers lui, tantôt absorbé par la nuit.

Ainsi Albertine était devenue moins une personne qu’une multitude de possibilités.

Il ne savait plus s’il la cherchait pour la retrouver ou pour vérifier qu’il ne pouvait pas la retrouver. Il lui arrivait même de souhaiter, avec une honte secrète, qu’elle apparût réellement ; mais une autre part de lui redoutait cette apparition, car il savait qu’alors recommenceraient les questions, la jalousie, le désir de savoir où elle était, avec qui, pourquoi elle souriait, pourquoi elle se taisait. Même morte, Albertine lui refusait encore l’obéissance qu’il avait si souvent exigée d’elle lorsqu’elle vivait.

Une nuit, enfin, il rêva.

Il se trouvait dans un parc immense dont les arbres avaient la transparence de l’eau. Le ciel était violet, et les chemins semblaient se prolonger indéfiniment sans jamais mener nulle part. Au loin, une femme marchait.

Il sut immédiatement que c’était Albertine.

Il ne ressentit pas cette fois la surprise des apparitions précédentes, mais une certitude terrible. Il courut vers elle. Plus il courait, plus elle semblait s’éloigner ; pourtant le paysage, comme dans certains rêves, se pliait autour de son désir, et soudain elle fut là, à quelques pas de lui.

Il voulut prendre sa main.

Elle ne la retira pas.

Ce fut précisément cela qui l’épouvanta.

Car cette fois il pouvait la saisir. Ses doigts se refermèrent sur son poignet avec une avidité presque douloureuse. Il sentit la chaleur de sa peau, la résistance de son corps. Elle était là, et cette présence, qu’il avait tant désirée, ne lui apportait aucun apaisement.

Il chercha son regard.

Albertine le regardait avec une froideur qu’il ne lui avait jamais connue.

Marcel voulut lui parler, lui demander où elle avait été, pourquoi elle l’avait abandonné, pourquoi elle revenait maintenant. Mais toutes les questions qui l’avaient autrefois dévoré lui parurent soudain dérisoires. Il voulut seulement la retenir.

Il serra davantage son bras.

Alors Albertine eut un léger sourire, non pas un sourire de tendresse, mais cette expression presque imperceptible de quelqu’un qui vient de comprendre la faiblesse de son adversaire.

Elle leva les yeux vers lui.

Ce regard était dédaigneux.

Et tandis qu’il la tenait encore, Marcel sentit son corps devenir de moins en moins consistant. D’abord ses doigts traversèrent légèrement son étoffe ; puis son bras sembla fait de brume ; ses épaules se confondirent avec la nuit. Il voulut l’attirer contre lui, mais il ne retenait déjà plus qu’une lumière pâle.

— Albertine !

Elle ne répondit pas.

Son visage seul demeurait encore visible.

Alors, d’une voix calme, presque indifférente, elle dit :

« J’ai échappé à ton emprise, mais tu n’échapperas jamais à la mienne avant ta mort. »

À ces mots, son visage s’effaça.

Marcel voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il courut dans le parc, cherchant cette silhouette qui n’existait plus. Les arbres s’allongeaient devant lui comme des barreaux ; les allées se refermaient. De toutes parts montait le bruissement d’une présence invisible.

Il se réveilla.

La chambre était noire.

Il était assis dans son lit, haletant, le cœur battant avec une violence qui lui faisait mal jusque dans les tempes. Sa chemise était collée à son corps ; une sueur froide coulait dans son dos et sur son front.

Pendant quelques secondes, il demeura incapable de comprendre où il se trouvait.

Puis il porta machinalement la main à son poignet.

Il eut l’impression qu’une main invisible s’y refermait encore.

Et, dans le silence de la chambre, il lui sembla entendre très distinctement le bruissement d’une robe qui s’éloignait dans le couloir.

— Adam Donaldson Powell

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