— Adam Donaldson Powell & IA

Les titres anglais dans la poésie française du XIXᵉ siècle : de Spleen à Green
L’emploi de titres anglais dans la poésie française du XIXᵉ siècle – tels que Spleen, Green, Streets ou Child Wife – peut sembler paradoxal à une époque où la langue française était considérée comme le modèle du classicisme. Pourtant, chez des auteurs comme Charles Baudelaire, Paul Verlaine ou Jules Laforgue, ce choix est loin d’être anecdotique. Il reflète à la fois l’influence croissante de la culture britannique, la recherche d’une sensibilité poétique nouvelle et la volonté de dépasser les limites du vocabulaire français.
L’anglomanie et l’esthétique du dandysme
Au XIXᵉ siècle, la France connaît une véritable fascination pour l’Angleterre. Les écrivains admirent la littérature britannique, notamment Lord Byron, Thomas De Quincey et Edgar Allan Poe, dont Baudelaire traduira une grande partie de l’œuvre. L’anglais devient alors la langue de la modernité, du cosmopolitisme et d’une certaine élégance intellectuelle.
Cette anglomanie est étroitement liée au dandysme. Le dandy revendique une attitude de détachement, de raffinement et d’originalité. Employer un titre anglais permet d’afficher cette appartenance à une avant-garde esthétique et de se distinguer de la tradition française. Un simple mot anglais suggère déjà un ailleurs culturel et un imaginaire différent.
Spleen : un mot intraduisible
Parmi tous ces emprunts, le mot spleen occupe une place singulière. Hérité du romantisme anglais, il désignait à l’origine, dans l’ancienne médecine humorale, la rate (spleen en anglais), organe auquel on attribuait la production de la bile noire, responsable de la mélancolie.
Cependant, chez Baudelaire, le terme acquiert une portée beaucoup plus vaste. Aucun mot français – ni tristesse, ni mélancolie, ni ennui – ne suffit à en rendre toute la richesse. Le spleen désigne un état d’oppression existentielle, une lassitude profonde, un sentiment d’enfermement et de dégoût du monde. Il traduit également l’angoisse du temps qui passe et l’impossibilité d’échapper à la condition humaine.
Dans Les Fleurs du Mal, Baudelaire fait de l’opposition entre Spleen et Idéal le principe organisateur de son œuvre.
L’Idéal
L’Idéal représente l’aspiration de l’homme vers la beauté absolue, la spiritualité, l’harmonie et l’infini. Dans des poèmes comme Élévation, le poète semble s’affranchir de la pesanteur terrestre pour accéder à un monde de lumière où les sens s’unissent dans une parfaite harmonie. L’art, l’amour, le rêve ou encore la musique permettent parfois d’entrevoir cet idéal.
Mais cette élévation demeure toujours fragile et provisoire. Dans L’Albatros, le poète est comparé à l’oiseau majestueux qui règne dans le ciel mais devient ridicule dès qu’il est contraint de marcher parmi les hommes.
Le Spleen
À l’inverse, le Spleen incarne la chute. Il se manifeste par un ciel « bas et lourd », un espace clos, une sensation d’étouffement, une lente décomposition du corps et de l’esprit. Dans le célèbre poème Quand le ciel bas et lourd…, l’espérance est comparée à une chauve-souris prisonnière, la pluie devient les barreaux d’une prison et l’angoisse plante son « drapeau noir » sur le crâne du poète.
Chez Baudelaire, l’Idéal ne triomphe jamais durablement. Les instants de grâce sont inévitablement suivis du retour du Spleen. C’est précisément cette tension permanente qui nourrit la création poétique.
Verlaine et les titres anglais
L’influence anglaise apparaît également chez Paul Verlaine, notamment dans Romances sans paroles (1874), où figurent plusieurs poèmes intitulés Green, Spleen, Streets ou Child Wife.
Ces titres s’expliquent d’abord par la biographie du poète. Après sa rupture avec la société française, Verlaine séjourne à Londres avec Arthur Rimbaud. Cette période d’exil marque profondément son imaginaire. Les titres anglais constituent autant de souvenirs de cette expérience londonienne, mais aussi une manière d’introduire dans la poésie française des sonorités nouvelles et une musicalité étrangère.
Par ailleurs, un mot anglais possède souvent une concision et une neutralité que n’offre pas son équivalent français. Il échappe au poids des traditions littéraires et produit un effet d’étrangeté propice à l’esthétique symboliste.
Green : un poème de l’abandon amoureux
Le poème Green est l’un des plus célèbres de Verlaine. Derrière sa simplicité apparente, il met en scène un amour fondé sur l’offrande, la fragilité et le repos.
Le poème s’ouvre sur un geste d’offrande : le locuteur apporte « des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches », mais surtout son propre cœur. La nature et le sentiment amoureux se trouvent ainsi étroitement associés. Le cœur devient lui-même un don, aussi simple et aussi naturel que les végétaux.
Cette déclaration est empreinte d’une grande vulnérabilité. Le poète supplie la femme aimée de ne pas « déchirer » son cœur de ses « deux mains blanches ». L’amour n’est plus une conquête passionnée mais une demande de protection.
Le poème oppose également deux espaces. À l’extérieur règnent le vent, la rosée et la fatigue ; à l’intérieur, auprès de la bien-aimée, le poète cherche le calme et le réconfort. L’amour apparaît comme un refuge contre les violences du monde.
Enfin, Green se distingue par sa douceur musicale. Composé de trois quatrains en alexandrins aux rimes croisées (ABAB), il illustre parfaitement l’idéal verlainien exprimé dans son Art poétique : « De la musique avant toute chose. » Les allitérations fluides et le rythme souple donnent au poème la douceur d’une berceuse.
Debussy : une lecture musicale de Green
Claude Debussy met en musique Green dans le cycle des Ariettes oubliées, inspiré des poèmes de Verlaine. Son écriture musicale traduit avec finesse la progression psychologique du texte.
Au début de la mélodie, le piano développe un mouvement rapide et léger qui évoque l’arrivée précipitée de l’amant, encore animé par le souffle du vent et l’émotion de la rencontre. La ligne vocale épouse les inflexions naturelles de la langue française, privilégiant une déclamation intime plutôt qu’un lyrisme démonstratif.
L’harmonie, riche en accords suspendus et en chromatismes, crée une atmosphère flottante qui rappelle les couleurs de l’impressionnisme. Peu à peu, l’agitation initiale s’apaise. Dans la dernière strophe, lorsque le poète demande à reposer sa tête sur le sein de la bien-aimée, le piano ralentit, les harmonies deviennent plus stables et la musique s’installe dans une douceur presque immobile. Debussy transforme ainsi le poème en une véritable « aquarelle » sonore où la couleur harmonique traduit les états de l’âme.
Conclusion
L’emploi de titres anglais dans la poésie française du XIXᵉ siècle répond donc à plusieurs motivations complémentaires. Il témoigne de l’influence culturelle de l’Angleterre, de l’esthétique cosmopolite du dandysme, de l’expérience personnelle de certains écrivains, mais aussi d’une recherche de mots capables d’exprimer des nuances psychologiques inédites.
Le cas du Spleen est particulièrement révélateur : emprunté à l’anglais, ce terme devient chez Baudelaire un concept central de la modernité poétique, opposé à l’Idéal dans une dialectique qui structure toute son œuvre. Chez Verlaine, des titres comme Green prolongent cette ouverture vers une poésie plus musicale, plus suggestive et plus libre. Enfin, Debussy, en mettant Green en musique, montre combien cette esthétique de la suggestion pouvait se prolonger naturellement dans le langage musical, où la couleur sonore devient l’équivalent des images symbolistes.
Arthur Rimbaud a fréquemment intégré des mots, des expressions et des titres anglais dans son œuvre poétique, en particulier dans son célèbre recueil de poèmes en prose, Illuminations (rédigé entre 1872 et 1875 environ).
Son recours à l’anglais est directement lié au séjour qu’il effectua à Londres avec Paul Verlaine entre 1872 et 1873. Durant cette période, il étudia la langue avec passion, constitua d’importants carnets de vocabulaire anglais et donna même des leçons particulières.
Exemples marquants dans son œuvre
1. Les titres en anglais
Plusieurs poèmes en prose des Illuminations portent un titre en anglais :
- « Being Beauteous » — Une expression anglaise choisie pour évoquer une figure à la fois éthérée et mystérieuse.
- « Bottom » — Une allusion complexe au personnage de Bottom le Tisserand dans Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Le titre joue à la fois sur le nom du personnage, sur le sens courant du mot (« postérieur »), sur des sous-entendus sexuels et sur l’idée de la métamorphose en âne.
- « Fairy » — Rimbaud emploie le mot anglais plutôt que le terme français traditionnel « fée ».
- ** Illuminations ** — Rimbaud choisit ce mot anglais comme titre du recueil. Dans la préface de l’édition de 1886, Paul Verlaine précise que Rimbaud entendait le mot au sens anglais de « planches coloriées » ou de gravures enluminées.
2. Les mots anglais dans le texte
Rimbaud insère directement des mots anglais au sein de phrases françaises afin de produire des effets de rythme, d’atmosphère et d’étrangeté.
- « Spunk » / « Spunck » — Dans le poème Dévotions, on lit :« …à Baou, sa voix étouffée dans le bois, et son cœur ambre et spunck. »Le terme spunck est volontairement énigmatique. Il peut évoquer le mot anglais spunk (« énergie », « courage », voire, en argot, « sperme »), ce qui ajoute une polysémie difficilement traduisible.
- « Comfort » — Rimbaud emploie ce mot pour suggérer le confort moderne, le luxe bourgeois et les commodités de la civilisation industrielle.
- « Bungalow » et « Steamer » — Ces mots apparaissent aux côtés d’autres emprunts au vocabulaire anglais du voyage, de la navigation et de l’expansion coloniale, contribuant à inscrire son univers poétique dans la modernité internationale.
Pourquoi Rimbaud utilise-t-il l’anglais ?
Un choc linguistique et esthétique
Rimbaud cherche à inventer une « langue nouvelle » (« trouver une langue »). L’introduction de mots étrangers dans la syntaxe française rompt avec les habitudes de la poésie traditionnelle et confère au texte une texture inédite, moderne et parfois déroutante.
La fascination pour la modernité urbaine
Au cours de son séjour londonien, Rimbaud est profondément marqué par la puissance industrielle de la capitale victorienne : ses docks, son brouillard, ses usines, son architecture et son agitation. Les mots anglais ancrent ainsi ses visions poétiques dans la réalité concrète de la grande ville moderne.
Le goût du jeu de mots et de la polysémie
Rimbaud affectionne les jeux de langage, l’argot et les significations cachées. L’anglais lui permet d’introduire des ambiguïtés, des sous-entendus et des effets de sens que le vocabulaire français de son époque ne pouvait pas toujours exprimer avec la même force.
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@ Green.
Apples, pears, olives,
celery, asparagus,
broccoli, avocados,
forest trees, emeralds,
heart chakra, sexy eyes,
garden snakes, scout uniforms,
environmental politics,
army jackets, money,
greed, jealousy —
green.
— Adam Donaldson Powell, Collected poems and stories, 1987.



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