lettres fictives entre marcel et Gilberte

lettres fictives entre marcel et Gilberte

De Marcel à Gilberte Swann

Ma chère Gilberte,

Je vous écris ce soir depuis ma chambre, où l’obscurité grandissante semble ramener à la surface des pans entiers de ce passé que je croyais enfoui. En retombant tout à l’heure sur un carré de papier qui gardait encore le faible parfum d’aubépine de nos jeux aux Champs-Élysées, une vague d’une nostalgie poignante m’a submergé.

Je me suis revoir, enfant, guettant avec un cœur battant l’apparition de votre silhouette au bout de l’allée, espérant un regard, un mot, ou même cette moue dédaigneuse qui me plongeait alors dans des abîmes de désespoir. Que d’heures ai-je passées à composer des phrases que je n’osais vous dire, à chercher dans chacun de vos gestes le signe d’une affection réciproque que vous ne me témoigniez que par intermittence ! Vous étiez pour moi le mystère même de Combray, la fille du côté de chez Swann, enveloppée dans cette aura magique que votre père et le nom de votre mère projetaient sur vous.

Le temps a passé, et les sentiments d’autrefois se sont transformés, polis par la mémoire et la distance. Pourtant, cette adoration de jeunesse demeure l’une des sources les plus pures de mon imagination. Je tenais à vous dire que, malgré les malentendus et les routes divergeant que nous avons empruntées, la petite fille aux yeux noirs des Champs-Élysées n’a jamais cessé d’habiter mon souvenir le plus cher.

Votre devoué,

Marcel

De Gilberte Swann à Marcel

Mon cher Marcel,

Votre lettre m’a touchée plus que je ne saurais le dire, bien qu’elle m’ait également remplie d’une douce mélancolie. En vous lisant, j’ai eu l’impression de revoir, à travers un miroir un peu terni par les années, ce petit garçon si grave et si émotif qui me regardait avec des yeux si grands.

Si vous saviez combien de fois j’ai regretté ma cruauté d’alors ! Mais les enfants sont de bien mauvais comédiens : ma froideur ou mes caprices n’étaient souvent que de la maladresse, ou peut-être la peur de ne pas être à la hauteur de l’image idéale que vous vous faisiez de moi. Vous m’inventiez une vie mystérieuse et poétique, alors que je n’étais qu’une fillette parfois intimidée par l’intensité de votre affection. J’aimais nos jeux, Marcel, beaucoup plus que je ne vous le laissais paraître, mais je ne savais pas comment répondre à ce sentiment si absolu que vous déposiez à mes pieds.

Aujourd’hui, alors que nous avons tous deux appris ce que le temps fait aux illusions, je chéris ces souvenirs partagés. Ils appartiennent à un monde disparu, mais grâce à votre sensibilité, ils gardent leur éclat premier. Sachez que le petit camarade des Champs-Élysées occupe, lui aussi, une place inaltérable dans mon cœur.

Bien tendrement à vous,

Gilberte

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